UN ALPHABET DE SECRETS

Sans doute convient-il de revenir à l’enfance, «aux sources vives de l’enfance» comme les nomme magnifiquement André Breton, pour retrouver semblable faculté d’observation.

L’enfant rêveur, l’enfant morose, l’enfant puni savent mieux que quiconque s’absorber dans le détail qui verra le temps glisser sur eux sans les distraire, tout entiers livrés à cette image obsédante qui les imprègnera durablement, qu’un parfum, une phrase, le souvenir persistant d’un songe au réveil viendront longtemps après restituer.

L’adulte, lorsqu’il est Anne-Sophie Costenoble, a su conserver intacte cette concentration qui voit le temps se suspendre à la faveur d’un détail, en un entretemps durable. Il y a dans ces photographies le bruissement d’une forêt à l’aurore, des draps froissés, la paume glissant au souvenir d’un corps aimé, les plis d’un rideau ou d’une aisselle ; il y a des chevelures, des algues, des plumes, des écailles, le tain fatigué d’un miroir comme des rides éternelles. Il y a la beauté des femmes, un sexe à peine masqué, une épaule offerte, des lèvres entrouvertes. Peut-être s’y trouve-t-il aussi le souvenir de gravures anciennes, la forêt de Brocéliande ou celle de Gustave Doré où un enfant égaré sème des petits cailloux blancs.

Chaque image d’Anne-Sophie Costenoble est un poème, une eau tiède où se laisser glisser, sans peur ni remous pour ne pas déranger ce qui affleure à sa surface; une photographie méditative qui a fait le pacte du silence, une photographie « primitive» - j’y mets les guillemets nécessaires -, chacune d’entre elles semblant contenir une part de l’ordre du monde puisque tous les éléments y sont contenus et les sens conviés.

Non tant une musique, mais quelques notes éparses, un froissement d’ailes, des photographies chuchotées comme l’on échange à la nuit venue des confidences à celle dont le visage se perd dans l’ombre; des photographies à voix basse, pour les yeux et pour l’oreille, tout un alphabet de secrets dont la photographe se gardera bien d’entr’ouvrir le lexique, moments furtifs et sublimés qui demeureraient invisibles si elle ne savait les contenir.

Tant de pudeur et de concision qu’en parler serait la trahir et je m’y efforce pourtant puisqu’elle l’a souhaité, entraîné à mon tour en ses images, inutilement puisque rien n’y est dit, j’en parle pour moi seul.

Et si j’en parle pour moi seul, c’est parce qu’elle ne parle qu’à moi, parce qu’elle ne parle qu’à vous qui regardez ses photographies, que ses confidences sont si belles et troublantes qu’à notre tour nous en tairons le secret qui nous lie à présent à elles.

Xavier Canonne, directeur du Musée de la photographie de Charleroi, mai 2016